(...)C’est qu’il n’y
a pas ici d’idylle sur la musique flûtée de laquelle
l’on
pourrait barboter dans l’hébétude du premier
degré (du monde et de nous
enlacés). Le raffinement lisse, apaisé (en un mot
: kitsch) qui préside au
genre belle reliure et beau papier, rigoureusement récupéré
comme technique, ne
dresse ici qu’un totem ambigu : il semble n’importer
à Lalau, l’adorant, que de
le discrètement scier. Ce à quoi oeuvre aussi cette
autre résistance : à
l’horizontalité.
Deux propositions méritent
sur cet aspect d’être distinguées. La première
consiste dans des feuilles d’abaca naturel intégrant,
qui les maintiennent
dressées, des axes spinaux, sorte d’ithyfiligranes
constitués de fines
baguettes baignant dans un halo (soleil levant) d’esthétique
bridée bien vite
harakiré par l’image plus mordante de peaux séchées
montées sur pals.
La seconde (marron, bleue, et nourrie
de lichens) dans un livre à deux dos
empruntant sa forme articulée à celle, tout sauf innocente,
du paravent.
Dans un cas comme dans l’autre,
il semble hors de doute que la station debout
dans l’ouvert, ou le sens propre rebondit bien entendu dans
le figuré, affronte
la misère statutaire de nos livres, toujours couchés
d’êtres debout dos vers
nous et tranche collée contre le fond des rayonnages. Arrachés
à cet ordre
prisonnier, ils assènent, ces livres (premier bond), leur
irréductible
présence, et montrent ce qu’ils ne disent pas.
Pourtant, le puissant geste de réification
dont témoignent ces productions-là
(et toutes les autres, peut-être, de façon moins signée)
ne marque pas l’ultime
étape de leur voyage ; leur fermeture têtue sur un
état de stricte chose (et non
plus de support) n’est pas un point d’arrêt, mais
de retournement. (...)
La Voie du Fossile
(livres et papiers de bruno lalau), Philippe Petit, 1996. |